Dans le cadre du programme « Rendez-vous Livres Ouverts », la Médiathèque Jacques Stephen Alexis (MJSA), institution rattachée à la Direction Nationale du Livre (DNL), a organisé le jeudi 4 décembre 2025 une causerie consacrée à la « Saison Makaya ».
Pour cette rencontre baptisée « Pale m de Makaya ! », la Médiathèque a invité Erol Josué, chercheur et Directeur général du Bureau National d’Ethnologie (BNE), également artiste de renom, afin de partager ses connaissances sur Makaya, rite de purification et de guérison au cœur du vaudou haïtien. Auteur de chants emblématiques tels que Erzuli, Kwi a et Gason solid, il a su faire résonner les traditions du vaudou sur les plus grandes scènes internationales, représentant Haïti avec force et authenticité.
La causerie était modérée par Madame Kath Jean Charles, qui a accompagné les échanges et donné toute leur fluidité à cette rencontre culturelle.

Nous publions ci-après le contenu de cette causerie, afin de transmettre la richesse des échanges autour de Makaya et de son rôle dans la culture haïtienne contemporaine.
Modératrice : Est-ce une bonne chose que les gens disent «Bon Makaya» ?
Erol Josué : Je pense que c’est l’une des plus belles choses qui puisse arriver à ce pays, à la jeunesse haïtienne, lorsqu’elle peut dire bonne fête, bon Guédé, joyeux Noël et aussi bon Makaya. Ce n’est pas un cadeau tombé du ciel pour le vaudou, c’est une construction. C’est le fruit d’un combat mené depuis 30 ou 40 ans : un travail intellectuel, un travail des pratiquants du vaudou, des artistes, des écrivains, et de la communauté vaudou elle-même. Depuis 1986 jusqu’à aujourd’hui, tout ce cheminement permet que l’on puisse dire « bon Makaya » comme une évidence.
Modératrice : Si vous deviez expliquer à quelqu’un ce qu’est «Makaya», par quoi commenceriez-vous ?
Erol Josué : Commençons par une petite présentation, comme beaucoup le font. Je suis artiste, chanteur, danseur, chorégraphe. En Haiti, j’ai suivi des cours libres dans certaines facultés, notamment le cours de Africains et de Méthodologie de la recherche à l’IERA. Parallèlement, j’étais à l’ENARTS, dans la section danse. Je n’ai pas eu le temps d’y obtenir mon diplôme car je suis parti en Europe, précisément en France, où j’ai vécu pendant 20 ans. J’ai une formation en anthropologie audiovisuelle. De plus, en ethnoscénologie, une discipline apparue en Europe, notamment en France dans les années 1990, qui s’intéresse au théâtre sacré. Elle a été propulsée par la Maison des Cultures du Monde à Paris.
J’ai eu la chance de grandir dans le vaudou à Port-au-Prince, et lorsque je suis allé en Europe, j’ai suivi cette formation qui m’a permis de mettre le sacré en scène, d’utiliser ses éléments pour créer des scénographies, mais sans jamais désacraliser le vaudou. Certains travaillent sur d’autres traditions, comme l’Église catholique. Moi, j’ai choisi de travailler sur le vaudou, en veillant à ne pas le dénaturer, tout en gardant l’espace scénique sacré. Il ne s’agit pas de convertir ou d’amener quelqu’un à devenir adepte de la tradition, mais de montrer le phénomène sacré sur scène. Je le dis toujours : pour moi, la scène est un espace sacré, au même titre qu’une église ou un péristyle. Si un artiste n’est pas vrai sur scène, il ne peut être vrai nulle part dans sa vie. Tous ces travaux sur le vaudou haïtien m’ont conduit à le mettre en scène. J’étais aussi un militant du vaudou à cette époque, car je suis né dans les années 1970, et après le départ du président Duvalier, il y a eu ce qu’on appelait une campagne antisuperstitieuse.
Pour revenir au mot «Makaya», il faut rappeler qu’en 1986, il y a eu une grande campagne où 1500 à 1600 prêtres et prêtresses vaudou ont été persécutés, leurs temples brûlés, accusés d’être des démons. C’est à ce moment que j’ai décidé de rejoindre l’association vaudou créée par Max Beauvoir. Il faut comprendre comment tout cela a commencé, pour voir qu’aujourd’hui ce n’est pas un miracle si l’on peut dire «bon Makaya». Ce n’est pas un miracle si une jeune femme accepte de porter un foulard rouge sur la tête. En 1986, beaucoup en auraient eu honte. Avant 1986, le mot «vodouisant» n’existait pas en Haïti. Il y avait des catholiques qui servaient les loas, mais pas d’identité affirmée. Après le «dechoukaj» du vaudou, les pratiquants ont commencé à s’organiser, à revenir aux sources. C’était difficile : porter une chemise bleue pouvait être interprété comme un signe de «makout». Mais en même temps, une jeunesse voulait le changement. Une nouvelle génération est apparue avec des mouvements culturels, des concours, des groupes comme Boukman Eksperyans et tous les groupes racines. Cela a créé une soif de connaissance.
En 1988-1989, le retour aux sources s’est intensifié : les gens s’habillaient en « kouzen Zaka », avec chapeaux de paille. Des artistes comme Beethova Obas, Emeline Michel, ou des groupes comme Foula ont émergé. Toute une effervescence musicale est née après la campagne antisuperstitieuse. Les pratiquants du vaudou ont commencé à s’affirmer, certains de manière radicale, en rejetant le syncrétisme avec l’Église catholique, pour pratiquer un vaudou «pur». Cela a suscité des débats, des questionnements, et les réponses ont façonné l’identité que nous avons aujourd’hui, où l’on peut porter une tenue africaine sans problème. J’ai travaillé dans ces organisations dès mes 14-15 ans. Il y avait aussi des émissions de radio, comme «Rasin Lakay» sur la Radio Nationale d’Haïti (RNH), où j’ai collaboré avec le grand anthropologue Dani Danache. J’ai effectué un stage et travaillé à la RNH pour l’émission Vaudou « Rasin Lakay », une émission à caractère documentaire. Peu à peu, un désir de vaudou s’est installé dans le pays.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de problèmes. Les autres religions continuaient à attaquer. Mais il y avait des émissions où l’on invitait des prêtres et prêtresses vaudou à parler. Plus tard, des groupes comme «Racines Ginen», venus des États-Unis, ont été présents dans les médias. Ces derniers donnent la parole aux vaudouisants. Pourtant, les pratiquants restaient souvent marginalisés. Quand quelqu’un mourait du sida, on disait que c’était le vaudou qui l’avait causé. Même pour le choléra, certains accusaient le vaudou. C’était une manière de le déstabiliser.
Le vaudou est plus qu’une religion, c’est un mode de vie. C’est une pensée fondée sur la mémoire. Cette mémoire repose sur trois grandes pierres : la mémoire africaine, la mémoire amérindienne, et la mémoire européenne. C’est ce qui rend le vaudou haïtien différent des autres formes de vaudou.
Modératrice : Makaya est un ancêtre que nous avons eu. Makaya est une société secrète.
Erol Josué : Il est responsable d’une société secrète. Il porte ce nom, et il existe aussi un loa appelé Makaya.
Modératrice : Est-ce une personne qui a vécu et qui, par la suite, a pris une dimension de loa ?
Erol Josué : On dit : « Eskòt Makaya ! » Certains peuvent devenir des loas en fonction de ce qu’ils ont accompli, de la force mystique qu’ils ont manifestée de leur vivant. Et il y a aussi des loas qui viennent de pays dont nous ne connaissons pas l’origine.
Le vaudou haïtien se distingue des autres formes de vaudou, tout en présentant de nombreuses similitudes avec le vaudou béninois. Il est proprement haïtien parce qu’il s’est forgé dans la résistance. C’est lui qui a donné naissance à ce que l’on appelle la première flambée insurrectionnelle : la cérémonie du Bois Caïman du 14 août 1791, qui déboucha sur les soulèvements du 22 août, puis sur la bataille du 18 novembre 1803, et enfin sur l’indépendance proclamée le 1er janvier 1804. Ce n’est pas le vodou seul qui l’a accompli, mais des hommes et des femmes qui se sont unis dans la lutte. C’est là que la question de Makaya apparaît.
Makaya fut un chef marron, à l’instar de Makandal ou de Romène la Prophétesse, et d’autres encore que l’histoire n’a pas retenus. Romène n’était pas une femme, mais un homme qui s’habillait en femme, grand chef marron ayant participé à la guerre d’indépendance. Cela nous rappelle l’importance de la « question du genre » et du « respect du droit à la différence ». Le vodou repose sur le respect des anciens, le respect de ce que nous comprenons et de ce que nous ne comprenons pas. Il conserve et prône ce respect.
Ainsi, on découvre qu’un homme travesti a pu jouer un rôle dans la Révolution. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de courir derrière quelqu’un dans la rue pour l’insulter de « masisi » ou de « Ti yonyon ». La société ne doit pas persécuter les personnes en raison de leur handicap ou de leur différence. Le vaudou, lui, montre que tous ces êtres sont des personnes à part entière. C’est pourquoi il reconnaît « Marinèt pye sèch », une enfant aux pieds atrophiés, ou encore les albinos que l’on appelait « ravèt blanch ». Le vodou dit : non, ce sont les enfants de Simbi Andezo, je les protège. Le vaudou prône le respect du droit à la différence, le respect des anciens, le respect des femmes. Dans le vaudou, la femme a la même valeur que l’homme. Il n’existe pas une initiation pour les hommes et une autre pour les femmes. Le vaudou apporte une forme de démocratie. Quand on affirme que la Révolution haïtienne a insufflé la notion des droits de l’homme, c’est bien du vodou que cela est sorti.
Dans les règles du vodou, après avoir salué Legba, l’un des premiers, on salue les enfants, les «marasa» (jumeaux). Cela signifie que l’on respecte tout ce qui compose la société : les anciens, les générations à venir, les grands chemins, la nature, la croisée des chemins, les esprits, l’esprit du tambour, l’environnement, la terre, l’eau, le ciel, tout ce qui existe. Les quatre éléments fondamentaux sont honorés : le feu allumé pour Ogoun, l’eau versée au sol, l’air soufflé, la terre saluée.
Dans le hounfor, on trouve Danbala qui mange l’œuf, symbole de santé, médecin par excellence, car l’œuf contient les trois grandes vitamines nécessaires à la vie : protides, lipides et glucides. Zaka est invoqué pour la nourriture locale. Granbwa apporte la connaissance des plantes et des écorces médicinales. Èzili Freda, avec ses 51 facettes féminines, montre la diversité des femmes : petites, austères, commerçantes.
La Révolution haïtienne fut possible parce que les ancêtres, lors du Bois Caïman, décidèrent de mettre tout cela ensemble pour créer un concept dans le vodou appelé « règleman » (règlements). Et ce «règleman» commence avec Makaya. Chaque mois de décembre, Makaya, en tant que chef marron, allait chercher dans Granbwa les feuilles, l’eau, le sang, pour préparer des décoctions médicinales. Ce n’était pas un simple bain improvisé, mais une science. Les feuilles étaient identifiées : salées, sucrées, amères, soufrées. On observait le soleil, la nature, les vertus des plantes selon leur état.
Ainsi naissait la cérémonie Makaya : Makaya protégeait ses enfants, les baignait, leur donnait force et protection, notamment aux soldats indigènes qui allaient combattre les colons français. Il leur offrait une protection contre les balles et les cruautés. Cette période correspond au solstice d’hiver, quand le soleil se couche plus tôt. Makaya est le nom de cet ancêtre, grand connaisseur des plantes, initié venu presque du Congo. C’est pourquoi on parle de cérémonie Makaya ou Mayanbé.
Depuis deux ans, le Bureau National d’Ethnologie a lancé un projet intitulé « Trois jours Makaya ». À chaque édition, on rappelle le chant : « Makaya kangou la, mtata mayanbe, men jou a », paroles ancestrales qui évoquent le rassemblement des esclaves pour lutter ensemble contre l’ennemi.
Makaya ne vient pas de l’Afrique de l’Ouest, mais du royaume Kongo, où se tenaient les cérémonies mayanbé. Au Bénin, on retrouve Danbala, et dans les montagnes de Savalou, le peuple Mayi, dont les danses et les rythmes ont nourri Makaya. Ce peuple savait battre le tambour de manière à tromper les colons : le son semblait venir du Nord, mais la cérémonie se déroulait au Sud. C’était un savoir-faire, une stratégie de résistance.
Nous, les plus anciens, nous nous souvenons qu’autrefois, lorsqu’un «chanpwèl» passait, on disait qu’il y avait un chant qui résonnait dans la montagne, mais l’endroit où on l’entendait n’était pas celui où il se produisait réellement. Nous avons grandi avec ce savoir : ce que l’on entend n’est pas forcément là où cela se déroule. Le peuple Mayi savait comment battre le tambour, selon des règlements précis et une dévotion particulière, pour détourner l’attention.
Il existe même un chant qui dit :
« Mayi nouvèl gwonde o, gwonde non, anwo lakay tande.
Anwo lakay tande, anwo lakay koute.
Mayi nouvèl gwonde o, gwonde non.
Le tambour peut gronder au Nord, mais en haut, chez nous, on sait où il va. Un message est donné. Selon le son du tambour, un message est transmis et en haut, chez nous, on le reçoit. »
Ainsi, chaque société, chaque atelier – ce que l’on appelle les habitations – savait reconnaître l’annonce d’une cérémonie. De bouche à oreille, les gens se transmettaient l’information sur le lieu où ils devaient se rendre. Ceux qui n’étaient pas encore informés pouvaient comprendre, grâce au rythme du tambour, quel atelier était convoqué. Les ateliers, ce sont les habitations.
C’est ce qui a donné naissance à ce que l’on appelle les sociétés vodou, les sociétés secrètes. Makaya avait sa société, Makandal avait la sienne – qui deviendra la société Makanda – et Dessalines avait aussi la sienne.
Ces sociétés secrètes – Makaya, Makandal, Dessalines – se sont unies pour donner naissance au vaudou haïtien, lors du Bois Caïman, le 14 août 1791, quand chaque esclave décida de vivre libre ou de mourir. L’indépendance d’Haïti commence ce jour-là, car la liberté naît d’abord dans la tête. Les chaînes brisées ne sont que la conséquence d’une décision intérieure.

Modératrice : Makaya est un ancêtre que nous avons eu. Makaya est une société secrète.
Erol Josué : Il est responsable d’une société secrète. Il porte ce nom, et il existe aussi un loa appelé Makaya.
Modératrice : Est-ce une personne qui a vécu et qui, par la suite, a pris une dimension de loa ?
Erol Josué : On dit : « Eskòt Makaya ! » Certains peuvent devenir des loas en fonction de ce qu’ils ont accompli, de la force mystique qu’ils ont manifestée de leur vivant. Et il y a aussi des loas qui viennent de pays dont nous ne connaissons pas l’origine.
Modératrice : Vous dites Makanda ? La société Makanda ? C’est Makandal. C’est seulement la lettre «l» qui disparaît.
Erol Josué : En réalité, ce sont les deux.
Modératrice : Et il existe des règlements propres à Makaya. Est-ce qu’une personne qui n’est pas dans le vaudou peut embrasser cette époque ou cette tradition Makaya ?
Erol Josué : Oui. On peut ne pas être pratiquant du vaudou et pourtant embrasser sa culture. Ne pas être dans le vaudou ne veut pas dire que l’on ne sert pas. On peut ne pas servir les loas, mais tout de même embrasser la tradition.
Il y a tout un débat auquel je n’ai pas envie de m’attarder – le débat sur le football, sur les vêtements, sur les vèvè. Je pense que ce sont des absurdités. Je préfère que nous en discutions ensemble, simplement.
Parce que rejeter un t-shirt portant un vèvè, c’est comme rejeter le caducée des médecins. Ce symbole vient d’Hippocrate, un grand philosophe grec, qui est allé au Congo pour apprendre la médecine traditionnelle. Après avoir étudié cette médecine, il l’a transmise à la pharmacie moderne et a repris le symbole de Danbala pour en faire le caducée, devenu l’emblème des médecins, accompagné du serment d’Hippocrate.
Alors, si quelqu’un refuse de voir un vèvè sur un t-shirt, qu’il n’aille plus à l’hôpital, car le symbole des médecins est celui de Danbala. Même les pharmaciens utilisent ce signe aujourd’hui. C’est le couple Danbala et Ayida Wedo.
Tout cela révèle une hypocrisie. La laïcité n’est pas appliquée de manière cohérente. Quand on va en Europe, sur la place de la Concorde, on voit que ce lieu laïc rassemble toutes les forces spirituelles de la France, ses bonnes et ses mauvaises actions, mises là comme puissance pour diriger le monde. Et les Haïtiens, eux, prennent plaisir à se photographier devant, en disant que c’est de l’or, que c’est beau.
C’est pour cela que cette hypocrisie doit cesser. C’est dans cette hypocrisie que le pays est tombé dans l’état où il est aujourd’hui. Parce qu’au fond, nous sommes tous des magiciens, nous sommes tous des « Wangatè». Quand nous voyons un signe tracé au sol dans un carrefour, nous n’osons pas le franchir. Alors ce n’est pas un petit vèvè sur un t-shirt qui devrait nous déranger.
Modératrice : Quand on considère les règles, comment une personne qui n’est pas vaudouisant peut-elle se lever et embrasser l’époque de Makaya ? Comment quelqu’un qui n’est pas vaudouisant doit-il aborder cette partie ?
Erol Josué : Ma réponse sera étrange. Elle ne sera pas logique, car je ne suis pas bien placé pour dire à quelqu’un comment entrer dans Makaya, ni comment ne pas y entrer. Ce n’est pas mon rôle. Je ne suis pas là pour convertir, car le vaudou n’est pas une religion de conquête. Je ne suis pas là pour dire aux gens de devenir vaudouisants. Je ne suis pas là non plus pour dire comment ne pas l’être. Chacun a un cheminement personnel. On peut dire : « Je suis Haïtien. Je ne suis pas prêt à faire des cérémonies, mais je veux marcher dans la lignée de mes ancêtres. » C’est déjà servir.
Modératrice : Pourquoi Makaya se trouve-t-il exactement au moment de Noël ?
Erol Josué : Noël vient après. Makaya tombe dans la période du solstice d’hiver, et cela a un rapport avec le soleil. Nous sortons de la période des Guédé, où le soleil commence à descendre. Il descend surtout dans la région de l’Artibonite, tandis qu’on le voit monter davantage dans le Sud. Le soleil est plus haut dans le Sud et plus bas dans l’Artibonite. C’est une continuité. On voit le ciel devenir légèrement violet vers 16h dans cette période : c’est cette couleur violette que les Guédé utilisent, liée à la mort.
Il existe un chant qui dit : « Latibonit o, yo rele mwen, yo di mwen solè mouri… » C’est une mort symbolique. Le soleil ne peut pas mourir. Cela veut dire qu’il se couche très tôt dans cette région, qu’il se lève plus haut à l’Ouest et au Sud, et nous chantons sur ce phénomène. Ensuite, le soleil descend progressivement partout, les feuilles prennent une autre forme, le solstice arrive, et les plantes acquièrent de nouvelles vertus. On commence à les cueillir pour les cérémonies, car leur rapport à la lumière et au soleil n’est pas improvisé.
C’est cela qu’on appelle les règlements. Les vaudouisants savent quelles feuilles doivent sécher, à quel moment, lesquelles doivent sécher à l’intérieur, lesquelles à l’extérieur. Ceux qui disent pratiquer un « vaudou autrement » le font parce qu’ils sont crétins. Le vaudou demande beaucoup de choses : il faut connaître la prière de ginen qui dure trois heures, il faut connaître les 700 feuilles de la forêt et leurs vertus, celles qui neutralisent les poisons, celles qui servent à préparer des médicaments, celles qui soignent les poules, les cochons, les humains, celles qui permettent d’accoucher une femme. Il faut savoir comment se positionner pour tracer un vèvè, lever les bras correctement, placer sa tête, dire les paroles justes à chaque libation.
On ne peut pas apprendre cela superficiellement. Ceux qui prétendent faire un vaudou léger sont dans l’illusion. Le vaudou est un savoir, une rigueur, un savoir-faire. C’est pourquoi il faut un mentor pour vous guider : un maître qui vous transmet, une famille qui vous initie, ou vos propres loas et mystères qui viennent vous parler dans vos rêves. Mais il faut être prêt, disposé à recevoir.
Beaucoup de gens de notre génération ont réduit le vaudou à une pratique légère : une photo posée, un petit service. Ils disent qu’un tel ne sert pas, un tel a un « loa acheté », des loas de catholiques «wangatè». Oui, nous sommes aussi des catholiques «wangatè», car nous avons su entrer dans le système du catholicisme pour mener la lutte, et reprendre l’Église des mains de ceux qui la détenaient, les colons. Nous avons transformé les saints en loas derrière leur dos. C’est une puissance mystique, une stratégie de combat. On ne peut pas la rejeter. Si on dit qu’on ne veut pas de cela, c’est qu’on refuse ses ancêtres, qu’on refuse la révolution. Il faut comprendre que la stratégie ne se faisait pas seulement avec des armes, mais sous différentes formes. Le syncrétisme catholico-vaudou faisait partie de ces stratégies.
Modératrice : Garder l’héritage des ancêtres, cela signifie garder à la fois la part des saints et la part des loas ?
Erol Josué : Chacun choisit son combat. Je suis très démocrate. Si quelqu’un décide de ne pas considérer les saints, je respecte cela. Mon problème, c’est que je suis contre leur effacement. On ne peut pas les effacer, car il s’agit de l’histoire et de la mémoire.
Modératrice ‘ D’après votre explication, on comprend que «bon Makaya» n’efface pas «joyeux Noël».
Erol Josué : Il faut les deux. Je considère que «bon Makaya» est une grande révolution. J’en profite pour vous dire : «Bon Makaya». Personnellement, je ne suis pas contre ceux qui ne veulent pas de cela. Moi, je suis pour le «bon Makaya», et je suis aussi pour le «joyeux Noël».
En tant qu’initié, comme on frottait et huilait les feuilles pendant la révolution, nous gardons la tradition de la même manière, à 50 % pour rester modestes. C’est une tradition transmise de génération en génération. Les manbos et les oungans qui préparent les feuilles pour la période de Makaya ne le font pas seulement pour le jour même. Ils le font pendant la « période de la pharmacopée de l’année », ils frottent, pilent, filtrent et conservent les préparations pour toute l’année, car des maladies peuvent survenir. La maison d’un oungan est un hôpital.
On prépare les feuilles pendant le solstice d’hiver, mais elles sont conservées dans des bocaux pour être utilisées toute l’année lors des services. On célèbre Makaya en décembre, mais les règles de Makaya s’appliquent toute l’année. Je peux faire des services en septembre et, dans les règlements, saluer le loa Makaya qui est chez moi. Le loa Makaya peut venir et agir à tout moment.










