La commémoration de Vertières, cette année, n’est pas comme les autres. Les Grenadiers ont façonné cette date par leur bravoure, en en faisant encore une fois un jour mythique dans l’histoire nationale – mais cette fois dans le monde du sport. Nous avons validé notre ticket pour la Coupe du monde 2026, qui se déroulera aux États-Unis, au Mexique et au Canada – plus de 50 ans après notre dernière qualification à une phase de poules d’une Coupe du monde.
On était jusque-là en 1803, le 18 novembre, plongés dans une guerre sans merci contre notre adversaire colonisateur pour dire non aux pétrins de l’esclavage qui nous tenaient depuis plusieurs siècles. Pour arriver à ce jour, nous étions contraints de nous asseoir autour d’une résolution commune : redresser le cap de l’histoire, prendre notre destin en main, dire non à l’esclavage, non à l’injustice, non à l’inégalité, non à l’oppression, non à l’inhumanisation. Il fallait faire place à l’homme libre, égal, pouvant jouir de tous ses droits naturels, peu importe sa couleur, son origine ou sa race. Nous avons marqué cette date d’une victoire sur la plus grande armée du monde, une victoire que seuls nos valeureux guerriers et guerrières pouvaient imaginer. Et encore en 2025, en ce même 18 novembre, on écrit une nouvelle page d’histoire d’une portée historique sur le plan sportif.

Personne n’aurait pu préméditer une qualification directe pour Haïti. Face au Costa Rica et au Honduras, Haïti et le Nicaragua étaient considérés comme les maillons faibles du groupe et en aucun cas favoris. Cela s’est d’ailleurs ressenti au début des matchs de poule, bien qu’on n’ait jamais quitté les places qualificatives. Il aura fallu attendre la troisième rencontre pour célébrer notre première victoire (3-0) contre le Nicaragua, après deux matchs nuls : (0-0) contre le Honduras et (3-3) contre le Costa-Rica. Mais immédiatement après cette victoire, nous allions concéder notre première défaite (0-3) face au Honduras. Cette chute allait tout remettre en cause, nous reléguant à la troisième place du classement. Le destin n’était plus entre nos mains ; l’espoir semblait hors de portée. Pourtant, les Grenadiers restaient confiants : en dépit de tout, ils pouvaient réécrire l’histoire qui les attendait en ce 18 novembre, pour refaire une autre Vertières.
Après cette défaite, peu croyaient en une éventuelle qualification de la sélection nationale. Les calculs allaient bon train : « espérer la défaite des adversaires en tête du groupe, tout en assurant notre victoire pour les deux prochaines rencontres ». Dès lors, la confiance renaît lors de l’avant-dernière journée de cette phase qualificative pour le Mondial 2026, grâce à une victoire (1-0) contre le Costa Rica. De l’autre côté, comme on l’espérait tant, le Nicaragua nous a aidés en déroutant le Honduras de fort belle manière (2-0) au Nicaragua National Football Stadium. L’air était si frais ce soir-là ; c’était comme si nous trouvions une petite source sur notre chemin après un très long parcours sous un soleil de midi – ce qui renforçait encore plus l’attente du 18 novembre…
Notre victoire et celle du Nicaragua nous redonnaient une chance d’avoir le destin entre nos mains. Donc, pour une qualification directe, il ne nous restait qu’à battre le Nicaragua – d’un large score au cas où le Honduras s’imposerait contre le Costa Rica.
Jour J. Ce mardi 18 novembre 2025, tous les Haïtiens sont au rendez-vous. Les Grenadiers, plus motivés et déterminés que jamais, s’apprêtent à livrer cette ultime bataille à l’Estadio Ergilio Hato de Willemstad, Curaçao. Dès la neuvième minute de jeu, Louicius Don Deeson ouvre déjà le score pour les Grenadiers, grâce à une magnifique construction ponctuée d’un une-deux avec Josué Casimir, passeur décisif de cette action (1-0). Le match était entre nos mains, on produisait le jeu, avant d’inscrire un second but par Rubens Providence, sur un centre de Carlens Arcus (2-0).
Dans la seconde période, les Nicaraguéens ont mis la pression, mais nous avons su consolider le score grâce à un Johnny Placide exemplaire dans ces deux dernières rencontres, si décisives pour cette qualification directe à la Coupe du monde. Il a fallu attendre quelques secondes encore pour célébrer, le temps que retentisse le coup de sifflet final du match Costa Rica–Honduras, qui s’est soldé par un score nul et vierge (0-0).
La célébration résonne jusqu’au cœur du stade Sylvio Cator, dévasté, vandalisé, inondé de larmes et de regrets – simplement parce que ce n’est pas lui qui accueille ce match historique d’une si grande envergure, étant réduit en ruines, isolé du monde sportif. Ainsi, entre fierté et indignité, Haïti devient la première nation à se qualifier pour une Coupe du monde sans y disputer un seul match à domicile. Les rues de Port-au-Prince grincent des dents d’être si vides après un tel exploit. D’ordinaire, elles auraient été envahies de foules, de bandes à pied, de Rara, célébrant cette victoire. Mais elles sont barricadées, avec des fusils pointés d’un bord à l’autre, au cœur de bandes armées qui règnent…
Et en dépit de tout – bien que nous n’ayons pas pu accueillir un seul match à domicile, bien que nous traversions une crise aiguë sur les plans sécuritaire, humanitaire, politique et social ; bien que nombre de nos compatriotes en situation irrégulière à l’extérieur affrontent discriminations et racisme – encore une fois, ce 18 novembre envoie un message clair au monde entier : nous sommes Haïtiens, héritiers de nos ancêtres qui ont tenu l’Occident en échec en abolissant l’esclavage pour devenir le premier peuple noir libre du monde. Nous demeurons un peuple de guerriers, de soldats, un peuple résilient, capable d’accomplir des prodiges dans les pires moments de son histoire.
Toute la nation se prosterne pour saluer ce grand exploit accompli par nos Grenadiers, qui offrent à notre bicolore l’occasion de flotter dans les plus belles arènes de la Coupe du monde 2026, 51 ans après 1974.
Bravo aux Grenadiers. Rendez-vous au mondial 2026
AYITI nan mondyal kè advèsè yo se pip pip!!!
Schinaider CELLARD










